Quand la candidate se décidera-t-elle à donner du grain à moudre au débat ?
Ségolène met la gauche intellectuelle en peine
En juillet 1983, dans un article du
Monde qui fit grand bruit, Max Gallo, à l'époque porte-parole
du gouvernement, fustigeait le silence des intellectuels de gauche.
A l'évidence, le thème mérite d'être repris aujourd'hui. Ségolène
Royal n'est évidemment pas isolée dans son entreprise politique, et
son entourage compte toutes sortes d'experts qui travaillent pour
elle, qu'il s'agisse de suivre les sondages d'opinion et d'en
décrypter les significations, d'organiser ses rencontres et
déplacements ou de l'aider à préparer son argumentation et ses
discours. Mais au-delà ?
Au-delà, ses propos laissent silencieux les intellectuels de
gauche, du moins dans l'espace public. Ce silence recouvre en fait
deux attitudes principales, relativement tranchées, qui
apparaissent vite en privé chez ceux qui sont d'ordinaire proches
du PS, et même pour certains qui y ont adhéré récemment de façon à
participer à ses «primaires».
D'un côté souffle le vent de l'espoir, et une conviction
s'exprime, nettement : la gauche s'est dotée d'une candidate qui
fera oublier l'échec de 2002. Ségolène Royal répondrait mieux que
quiconque aux aspirations populaires à un renouvellement du
personnel politique. Elle pourrait réduire le fossé séparant les
représentants et les représentés. Elle incarne, pour ceux qui lui
accordent leur confiance, une force de changement ; elle assurera
la promotion des femmes dans une société encore bien trop machiste.
Et non seulement elle évitera au pays l'élection d'un Nicolas
Sarkozy, qui fait figure de repoussoir, mais aussi, et surtout,
elle apporterait la promesse d'un grand nettoyage qui
débarrasserait notre paysage politique de certains archaïsmes, en
pulvérisant la «gauche de la gauche», réduite à des fragments en
quête d'une improbable unité, et en mettant fin aux discours du
soupçon et de la dénonciation. Mieux même, elle devrait permettre
la modernisation de son propre parti, elle saurait en tenir
l'appareil à distance tout en l'obligeant à tenir compte des
attentes de l'opinion publique, dont elle se veut
l'incarnation.
Ces arguments sont forts. Pourtant, rares sont ceux, parmi les
intellectuels concernés, qui se mobilisent pour les exprimer
publiquement. Cela tient à mon sens à une raison principale : à ce
jour, le programme, les orientations de la candidate sont peu
structurés, non construits, le livre annoncé qui devait les
présenter n'est toujours pas paru. Si ses supporteurs assurent bien
percevoir les perspectives de nouveauté, de nettoyage, voire de
rupture, qu'elle incarne, ils sont encore suspendus dans l'attente
d'éléments tangibles. Ils retiennent donc sinon leur souffle, du
moins leur parole publique.
D'un autre côté, les critiques pleuvent. Les références de
Ségolène Royal à la démocratie participative inquiètent : ne
s'agit-il pas de placer les élus sous surveillance ? D'encourager
des formes d'expression et des modalités de consultation du peuple
débouchant sur la démagogie, la politique de l'émotion et, pire
encore, autorisant toutes sortes de manipulation, l'émergence de
«petits chefs» et, derrière les apparences, la toute-puissance
d'une machine de pouvoir ? Son manque de sérieux et de préparation
est également souligné, surtout en matière internationale : ce qui
fut une maladresse dans son débat avec Laurent Fabius n'est-il pas
devenu une faute majeure, l'idée absurde et irréaliste d'interdire
à l'Iran l'accès au nucléaire civil ? Son discours au
Proche-Orient, de part et d'autre de la frontière entre le Liban et
Israël, ne manquait-il pas de cohérence ? Le voyage en Chine a
renforcé d'autres critiques et des interrogations quant à son
niveau d'exigence en matière d'idées et de culture. Que
dirions-nous si un chef d'Etat étranger visitait notre pays en
ponctuant son déplacement de morales tirées des fables de La
Fontaine ? Comment accepter cette «bravitude», qui fait plus penser
à une formule de publicité pour hypermarché nous invitant à
«positiver» qu'à un propos de présidentiable ? François Mitterrand
est souvent invoqué ces temps-ci, y compris comme source
d'inspiration pour Ségolène Royal : n'avait-il pas une autre
conception de la vie des idées, de l'histoire et de la langue
française que celle qui repose sur l'érudition hâtivement réunie de
dictons de grande consommation ou sur l'usage de néologismes qui
confinent au barbarisme ? Mais dire tout cela publiquement,
n'est-ce pas faire le jeu de la droite, alors même qu'à gauche il
faudra bien se résoudre à voter pour Ségolène Royal ? Sauf à se
préparer à voter Bayrou, Voynet ou Buffet, ou à déserter carrément,
ne vaut-il pas mieux se taire, ronger son frein, et ne pester qu'en
privé ?
Il faudra bien que les intellectuels sortent de ce double
silence, et deux hypothèses doivent alors être envisagées. La
première : les deux postures qui viennent d'être évoquées se
raidissent et s'opposent de plus en plus. Ses partisans diront
alors voir en elle le point de départ d'une modernisation politique
et d'un renforcement de la démocratie ; les sceptiques se diront
consternés de la voir dévaler les pentes de la démagogie, du
populisme et de l'incompétence.
Peut-on éviter un tel scénario ? Oui, si les intellectuels de
gauche, qui ne sont pas tous des «bobos» parisiens arrogants,
ignorant les attentes de la France d'en bas, évitent eux-mêmes deux
écueils : l'abandon de tout esprit critique, et donc la soumission
béate à un pouvoir, présent et à venir, d'une part, et, d'autre
part, la tentation de la pure posture hypercritique et du rejet
sans nuance de Ségolène Royal. D'où la seconde hypothèse, qui
repose sur un scénario où ils indiqueront dans un esprit
constructif les dangers qui se profilent, encouragés par une
Ségolène Royal marquant sa capacité et sa volonté de reconnaître
ces dangers et de les surmonter.
Cette perspective implique donc de la candidate qu'elle cherche
à gagner la confiance et l'appui du monde du savoir et des idées,
au sens large, qu'elle marque un coup d'arrêt dans ses expressions
qui abaissent la culture et flattent le mépris des intellectuels.
Elle implique aussi qu'elle accepte des débats sur le fond. Il n'y
a rien d'irréversible dans la situation présente, et il devrait
être possible à Ségolène Royal de faire écho aux espoirs de ceux
qui assurent la production et la diffusion des connaissances,
l'analyse sociale, la recherche, la culture, qui prennent au
sérieux l'histoire, la littérature, la langue, et qui se sentent
parfois salis, tirés vers le bas, par des propos ou des attitudes
démagogiques. Cette hypothèse n'a de sens que si, enfin, la
candidate socialiste entre dans des débats sérieux, en profondeur,
avec des interlocuteurs choisis non par son entourage, mais par les
responsables d'émissions politiques.
Il est temps qu'elle donne de quoi argumenter à ceux qui ont
déjà choisi de lui accorder leur confiance, et qu'elle cesse de
nourrir les inquiétudes de ceux qui se sentent pour l'instant
méprisés, englués dans un climat détestable, à résonance populiste,
alors qu'ils ne demandent pas mieux que de contribuer à une
victoire de la gauche.
Dernier ouvrage paru :
le Printemps du politique. Pour en finir avec le déclinisme ,
Robert Laffont.
Comments
Merci Walt superbe article.
Voila ce que j'en pense en toute franchise.Pour moi il ya longtepps que les intellectuels dit de gauche sont largués face aux responsabilités du quotidien, l'arrivée de ségolène royal, une femme en plus les a mis devant une réalité qu'ils occultaient depuis longtemps, celle qui consitait à baser leur reflexion sur le vivant et non sur l'abstrait et sans pour cela accepter toutes les compromissions du pouvoir quelqu'il soit; Le choc de 2002 les a profondément secoués et depuis ils ne savent à quel saint se vouer ni vers quel équilibre se tourner.Je ne crois plus en eux depuis longtemps et leur silence est éloquent de détresse et de passivité.